Les productions
Enquêtes et cartographies
Matériologie profonde du Carré Hermès
E. Ducourneau
Hermès International, Université Côte d’Azur et Besign
2016-2020
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400 millions de kilomètres carrés
C’est l’étendue du processus de création, de production et de diffusion du Carré Hermès, révélée par une enquête cartographique menée aux quatre coins du monde. Des plages de Rangiroa à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, de la Sibérie à la Nouvelle-Zélande en passant par l’île Maurice, cette enquête montre que derrière un objet emblématique se déploie un vaste réseau de matières, de territoires, de savoir-faire et de cultures.
Rendre visibles ces interdépendances permet de mieux comprendre comment l’objet circule, de valoriser des matières et des territoires longtemps invisibilisés, de requalifier les fondements d’un savoir-faire et d’orienter l’innovation pour préserver un équilibre entre artisanat et industrie. Cette approche ouvre également la voie à de nouveaux outils de gouvernance et de médiation, intégrant des enjeux économiques, psychologiques, sociaux et écologiques.
Matériologie profonde d’un microprocesseur
E. Ducourneau
PEPR O2R, France 2030
2024-en cours
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Au cœur de la géopolitique mondiale
Cet objet compte parmi les systèmes techniques les plus complexes jamais produits. On le retrouve dans les smartphones haut de gamme, les véhicules électriques, les robots, les satellites ou les systèmes de défense. Sa fabrication mobilise des milliers de matériaux et des dizaines de milliers d’acteurs répartis à l’échelle mondiale, dont certains occupent des positions dominantes, voire quasi monopolistiques, comme dans l’extraction du silicium.
Les régimes de confidentialité et la fragmentation extrême des chaînes de production rendent toute compréhension globale de son fonctionnement particulièrement difficile. Mettre au jour les interdépendances matérielles, industrielles et géopolitiques qui le sous-tendent exige des enquêtes exigeantes et souvent incertaines : dialoguer avec des acteurs industriels, explorer des sites d’extraction, décrypter des données techniques complexes, suivre des indices parfois ténus et dispersés. Ces recherches peuvent mener à des terrains inattendus, comme l’usage du quartz par certaines communautés Cherokee, non à des fins industrielles, mais dans le cadre de technologies de l’esprit.
Matériologie profonde d’un robot
E. Ducourneau
PEPR O2R, France 2030
2024-en cours
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Complexité fractale
Dans la continuité des travaux menés sur le microprocesseur, la matériologie profonde appliquée au robot prolonge cette approche en changeant d’échelle et en s’appuyant sur le concours d’une intelligence artificielle. Un robot ne se résume pas à un composant central : il concentre une multitude d’éléments électroniques et mécaniques (châssis, moteurs, actionneurs, capteurs, etc.) dont l’analyse exhaustive excéderait largement l’échelle d’une vie humaine.
Afin de réduire le temps d’enquête tout en conservant un niveau de précision suffisant, une intelligence artificielle spécifiquement dédiée a été développée à partir de modèles existants. Elle permet d’établir des bilans matière, d’explorer des voies de conception alternatives, d’identifier des critères de valeur différenciants - notamment face aux productions industrielles chinoises - et d’éclairer le pilotage des interdépendances industrielles et géopolitiques propres aux systèmes robotiques.
Matériologie profonde d’un poème et d’une psyché
P. Thévenin, E. Ducourneau, A. Stavrianakis
Wild-Tech Schoolab, Labex PasP
2022-2024
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Au-delà des objets
La matériologie profonde ne s’applique pas uniquement aux objets artisanaux ou industriels ; elle peut également être mobilisée pour explorer des objets culturels et des événements historiques. Cette approche a notamment été mise en œuvre à travers deux études de cas : un poème sonore de Bernard Heidsieck et l’univers mental de l’artiste Francis Palanc.
Le poème sonore a fait l’objet d’une exploration selon plusieurs plans matériels -géographique, paginal, acousmographique et colorimétrique - afin de révéler des dimensions largement méconnues de cet objet culturel. Cette analyse a également permis d’ouvrir la recherche à d’autres disciplines et à des outils plus adaptés pour en comprendre la structure et en renouveler les modes de diffusion.
Parallèlement, la psyché de Francis Palanc a été abordée à travers ses productions autogéométriques, dans le but de mieux saisir la constitution topologique de son univers mental et les questionnements existentiels qui traversent son œuvre.
L’ensemble de ces enquêtes a été mis en scène sous la forme de mini-jeux intégrés à une borne d’arcade Pac-Man transformée.
Les productions
Design et ingénierie
Les Espadrilles de l’Himalaya
E. Ducourneau
Art Across Frontiers
2014-2016
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Entre territoires
En s’appuyant sur les conditions de vie des dernières communautés pastorales tibétaines, leurs savoir-faire, ainsi que sur la faune, la flore et les ressources culturelles de l’Himalaya et du Pays basque, un processus de création et de production des Espadrilles de l’Himalaya a été mis en place entre le Ladakh, le Spiti (Inde) et le Pays basque (France et Espagne).
La laine est récoltée sur le plateau du Changtang, puis teinte avec des pigments naturels par une association de femmes près de Leh. Elle est ensuite tissée à Demul, avant d’être assemblée à la main à Bayonne, à partir de jute sourcé au Bangladesh et de cordage fabriqué en Espagne. Le produit est enfin conditionné dans une housse réalisée à partir de toile de montgolfière recyclée.
Au-delà de l’objet, le projet a également contribué à l’émergence d’un espace musical, destiné à soutenir les activités de la Spiti Rickshung Culture Society, inscrivant cette démarche dans une dynamique culturelle et territoriale élargie.
Une démarche similaire a été mise en œuvre pour la conception d’un vêtement modulable, conçu pour être porté d’une douzaine de manières différentes. La laine et les teintures ont été préparées dans la région du Mustang, au Népal, tandis que le design et la confection ont été réalisés par une tisserande landaise.
Loomy
E. Ducourneau
Art Across Frontiers, Wild-Tech Schoolab, PEPR O2R
2014-en cours
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Par la médiation
Loomy est un projet au long cours qui a trouvé des champs d’application variés selon les contextes dans lesquels il a été déployé. Il articule une dimension fictionnelle - celle d’un personnage venant prêter main-forte aux humains pour retisser du lien social - et une dimension matérielle bien réelle, à travers un artefact conçu comme un cadre à tisser anthropomorphique, fabriqué par l’entreprise américaine Mirrix.
Dans sa première version, Loomy a agi comme un dispositif de médiation auprès des populations tibétaines. À travers une pratique de tissage collaboratif mobilisant son propre « corps », il a facilité les rencontres entre des communautés géographiquement séparées et permis la constitution d’une bibliothèque de savoir-faire, destinée à soutenir le déploiement des projets menés dans l’Himalaya.
Dans une deuxième version, Loomy a accompagné cinq tisserandes berbères au Maroc dans un travail de tissage des transformations du climat, des modes de vie et des paysages, à partir de la symbolique berbère. Cette démarche visait à réactiver des langages symboliques anciens et à ouvrir une recherche sur les origines lointaines de la culture berbère. Un travail de traduction musicale et olfactive de ces symboles a permis d’esquisser de nouvelles formes de transmission, notamment à destination des plus jeunes, en redonnant sens à des savoir-faire aujourd’hui marginalisés.
Enfin, dans une troisième version, Loomy a permis de créer des connexions entre différents acteurs du quartz, ouvrant une enquête sur les territoires critiques du microprocesseur et les interdépendances matérielles qui les traversent.
Robot organique
Collectif AS1
PEPR O2R
2024-2032
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Par des architectures sobres
Dans la continuité du travail exploratoire présenté dans une autre section, et dans le cadre du programme PEPR O2R, les acteurs du consortium AS1 développent des stratégies visant à concevoir et produire autrement des systèmes mécatroniques. L’objectif est de les rendre à la fois plus sobres, plus robustes et mieux adaptés aux contraintes contemporaines, tout en créant de nouvelles relations avec les acteurs de l’innovation et les territoires concernés.
Ces approches reposent notamment sur l’usage de matières végétales telles que l’osier et le bambou, sur des architectures techniques décentralisées inspirées du vivant - fondées sur la redondance plutôt que sur un élément central unique - ainsi que sur l’intégration de composants électroniques issus du réemploi. Ensemble, ces choix ouvrent la voie à des systèmes plus résilients, moins dépendants de chaînes industrielles critiques et plus attentifs à leurs ancrages territoriaux.
Robot granulaire
Y. Mojtahedi, E. Ducourneau
Maison des Humanités Potentielles
2026-2027
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À l’échelle des grains
Au sein de la Maison des Humanités Potentielles, programme du PEPR O2R, un travail de recherche consacré au sable a été déployé dans le cadre des ateliers Le dur, le souple et le weird. L’enjeu était, dans un premier temps, d’analyser le monde contemporain à travers le prisme du sable et du concept de « sablocène » : une manière de penser les transformations de la biosphère non plus uniquement à partir des activités humaines, mais à partir des circulations du sable à l’échelle planétaire.
Ce cadre conceptuel a progressivement ouvert un travail de formalisation croisant robotique et science des milieux granulaires. Celui-ci s’est d’abord matérialisé par le développement de machines fabriquées à partir de terminaux Minitel usagés, capables de traduire des réalités existantes dans des mondes granulaires fictifs, de produire des récits de rupture à partir d’une base de données d’ouvrages faisant référence au granulaire ou encore d’intégrer la géomancie dans des processus de conception.
Ce programme a enfin conduit à la mise en place d’une résidence art-science, visant à concevoir un organisme robotique capable d’explorer, de percevoir et d’expérimenter les propriétés physiques, symboliques et dynamiques des matières granulaires.
